Et l’économie, doit-elle aussi s’asseoir ?
lundi 6 avril 2009Nous avions échappé à la crise alimentaire de2008. Nous avions survécu à la crise pétrolière. Nous étions encoreplus ou moins épargnés par les effets directs de la crise financièremondiale. Et comme ces bénédictions ne suffisaient pas, Andry Rajoelinaa choisi de précipiter Madagascar dans une crise politique.
Rappelons que depuis quelques années, Madagascar affichait un tauxde croissance économique annuel autour de 5%. Les prévisions effectuéesconjointement par le Gouvernement malgache et le Fonds monétaireinternational (FMI) tablaient sur 7,5% de croissance économique pour2009. Rappelons que ce taux était de 4,9% en 2006 et de 6,5% en 2007.Pour 2008, les prévisions initiales faisaient état de 7,5%, mais seloncertains économistes, ce chiffre doit être revu à la baisse à cause dela crise financière mondiale. Car même si Madagascar a été relativementépargnée, elle n’en sortira pas non plus indemne.
Chiffres de croissance peu crédibles
Cependant, ces chiffres de croissance économique n’ont eu aucunecrédibilité dans l’opinion publique nationale, par ailleurs toujoursencline à penser que la vie est chaque jour de plus en plus dure.Certains faits semblent également contredire le taux officiel del’inflation qui tourne autour 10% depuis quelques années (après un bondde 18% en 2005). Dans sa vie quotidienne, le Malgache moyen voit queles prix auxquels il achète son riz, sa viande ou son essence dépassentde loin ces 10% d’augmentation annuelle. Les opposants à MarcRavalomanana ont donc profité de la frustration créée par l’antagonismeentre les chiffres officiels qui disent que tout va bien, et de l’autrecoté, les prix du marché qui montrent que tout augmente. Dans cettesituation, il était facile de susurrer à l’oreille d’une certainefrange de l’opinion publique, toujours prête à se prostituer au premierbonimenteur venu, un argument facile, séduisant et qui a toujoursmarché : « les gens du pouvoir s’enrichissent, et toi peuple, tut’appauvris. Ce n’est pas juste. Par conséquent, ressaisis-toi etdescends dans la rue ». Et par la même occasion, milite pour la réouverture de certaines stations TV que le régime Ravalomanana a fermées.
On notera dans l’histoire de Madagascar, du moins pour 1991, 2002 et2009, que chaque crise politique suit une période de quelques annéesdurant lesquelles la croissance économique était supérieure à lacroissance démographique... Avant 1991, la croissance économique étaitsupérieure à 3% depuis 1988. Avant 2002, elle dépassait chaque année 3%depuis 1997. La population n’est pas à même de comprendre qu’un taux decroissance de 7% ne signifie pas que son pouvoir d’achat va augmenterde 7%, du moins tout de suite. Problème de communicationgouvernementale, mais également problème de mauvaise foi d’uneopposition, qui de toute façon, est autant outillée pour comprendre unminimum de macro-économie que le principe de l’énergie nucléaire, etqui ne se privera pas d’utiliser des raccourcis bêtes et méchants. Maisque d’autre peut-on attendre d’un politicien Malgache, surtout del’opposition ? Le seul qui sortait du lot dans sa façon de faire de lapolitique est décédé. Herizo est mort, on se contentera de Benja. Etquand les Américains s’enthousiasment sur Obama, les Malgaches secontenteront de Rajoelina. Il est bien connu que faute de grives, ilfaut bien se contenter de ce qu’on trouve…
Une crise politique que nous allons payer cher
Les résultats de la crise vont être sans appel. Rappelons que lacrise de 1991 s’était soldée par un taux de croissance de -6,30%, etcelle de 2002 par -12% en 2002. Même la relative courte crise de mai1972 s’était traduite par une croissance annuelle négative de -1,2%. Lacroissance économique sera négative pour 2009. Concrètement, qu’est ceque cela signifie ? L’Etat aura moins d’argent pour investir dans lamaintenance de ses infrastructures, et maintenir la qualité du servicepublic.
Les investissements directs étrangers vont baisser pour cause deconfiance, et même ceux qui étaient prévus vont se ralentir. Sheritt(projet Ambatovy) avait déjà annoncé un ralentissement de ses activitéspar rapport à son programme initial. Rio Tinto (projet QMM) risqueégalement de prendre mal le cinéma que ses bureaux de Fort-Dauphin ontsubi, quand les militaires ont débarqué pour rechercher des armes etdes mercenaires. Mais au-delà de cet épisode burlesque, la volonté duGouvernement de transition de revisiter les contrats miniers risque deporter un coup à la crédibilité du principe de continuité de l’Etat,même si, a priori, les termes de certains de ces contrats peuprofitables à Madagascar méritent d’être revisités.
Le déficit fiscal qui va se creuser va rendre le pays encore plusdépendant de l’aide budgétaire extérieure, alors que celle-ci a étésuspendue. Si la cause de la suspension en Décembre 2008 était le flounon artistique sur divers points de mauvaise gouvernance soulevés parle FMI et la Banque mondiale, le gel risque de perdurer encore plus àcause de la réticence de la communauté internationale vis-à-vis de ceque le Président Sarkozy avait qualifié, à bon escient, de coup d’Etat.La normalisation se fera donc certainement un jour, mais quand ? Lesplus optimistes avancent au plus tôt la date des élections législatives(mars 2010), mais en attendant, le besoin d’aide budgétaire estimmédiat, voire vital d’ici fin Juin 2009. Le paiement desfonctionnaires à partir de Mai est l’équation à grande inconnue, saufsi Air Force One number two trouve acquéreur cash d’ici là.
Économie sinistrée
Depuis 2008, la crise financière mondiale avait déjà entrainé uneperte de marchés pour nos exportateurs, en particulier dans le domainedu textile. Les touristes étaient également censés être moins nombreuxà cause de la crise, même si les prévisions continuaient quand même àêtre bonnes. Cependant, depuis Janvier 2009, les annulations deréservation se succèdent auprès des tours operateurs et autres agencesde voyages. La saison touristique 2009 est déjà tombée à l’eau. Lesvoyageurs ont déjà choisi d’autres destinations pour leurs vacancesd’été, et l’Ile Maurice n’a d’ailleurs pas réfléchi longtemps pourracoler en faisant des propositions intéressantes en sa direction. Leshôteliers essaient de se battre pour limiter les pots cassés. Sicertains essaient d’inciter le tourisme national, d’autres grandshôtels bradent leurs chambres pour les « noctambules ».Comprenne qui pourra cet appel aux passages du tourisme nationalponctuel et nocturne, mais en matière de survie, il n’y a pas de sottestratégie.
Les touristes traditionnels ne viendront donc pas. Le secteur, dumoins à Antananarivo, escomptait sur le Sommet de l’Union Africainepour sauver les meubles. Des opérateurs et des prestataires se sontendettés pour investir des millions (voire des milliards) dans cetteperspective, et en en seront donc littéralement pour leurs frais. Tousces investissements privés et publics sont donc considérés comme ayantété à perte. Et même si les infrastructures restent, leur amortissementet leur remboursement prendra plus de temps et de difficultés.Rappelons par exemple que l’Etat Malgache s’était endetté de 50millions de dollars à un taux d’intérêt de 3% (ce qui énorme sur lemarché international) pour la construction de l’hôtel cinq étoiles parles Chinois à Ivato. A quoi vont donc servir cet hôtel, ces villasprésidentielles, ces voitures qui ont été commandées, et les effortsqui ont été demandés aux opérateurs du tourisme à qui ont été demandésdes efforts pour booster la capacité d’hébergement ? Il semblerait queles voitures ne soient pas perdues pour tout le monde, car ellesauraient été aperçues à Ambohitsirohitra.
Les résultats directs de la crise auront aussi des impacts qui vontperdurer, en espérant en plus que la JIRAMA ne soit pas obligée deprocéder à des délestages massifs pour cause de rupture de financementdu carburant. Près de 10.000 emplois ont déjà été perdus suite à desfermeture d’usines. Des centaines d’entreprises sont actuellement enchômage technique partiel ou complet, avec souvent des demi-salaires.Les pertes se chiffrent en milliards, suite aux pillages et auxdestructions. La Chambre de commerce et d’industrie franco-malgache aavancé le chiffre de 25 millions d’euros de pertes pour ses membres. Enoutre, le circuit d’approvisionnement de certains produits de premièrenécessité est perturbé. Beaucoup se posent actuellement la question dela provenance de l’huile et du riz vendus dans les firaisana,car aucune cargaison de ces produits n’est arrivée par bateau durantles deux dernières semaines. Est-ce le fruit d’un acte de piratageterrestre, comme les légalistes d’Ambohijatovo le laissent entendre ?
Le bilan des années Ravalomanana
Pour en revenir à la croissance économique, la question légitime quise pose est donc celle-ci : si cette croissance était réelle maisinvisible dans le panier de la ménagère, où est-elle donc passée ? Sansdoute dans le programme d’infrastructures et d’investissements publics.Certains discours stupides entendus sur la place du 13 mai déclaraientque les routes construites par Marc Ravalomanana étaient inutiles, carelles ne se mettaient pas dans les assiettes. Il est extrêmementinquiétant que les farfelus qui commettent de tels discours puissent unjour avoir des responsabilités dans la gestion de l’Etat. Ne pascomprendre l’importance des infrastructures dans le développementéconomique, et en faire un argument populiste relève d’une niaiserieabsolue, surtout si c’est pour générer les applaudissements d’une faunecomposée de dinosaures politiques, de requins et de rapaces.
Marc Ravalomanana a fait de graves erreurs de gouvernance politiqueet économique, et il les paye amèrement aujourd’hui. Toutefois, ilfaudra également un jour se poser des questions sur les aspectsbénéfiques de son héritage, car ses erreurs ne doivent pas être l’arbrequi cache la forêt de ses réalisations. Antananarivo s’est modernisée,et a profondément changé depuis son accession à la Mairie en 1999. Lerythme a été maintenu par ses successeurs, jusqu’à ce que AndryRajoelina ne fasse replonger la Capitale dans les nids de poules, lesmontagnes d’ordures et l’anarchie des marchands ambulants dans la rue.
L’ancien PDG de Tiko a voulu appliquer des méthodes issues dusecteur privé dans le secteur public. Il a institué la culture durésultat. Si au temps de Ratsiraka les Ministres n’étaient que desrentiers pépères de la République, les Ministres de Ravalomananaétaient forcés à travailler. Cette ambiance studieuse se voyait dansles ministères, dans lesquels, malgré les fonctionnaires qui ont unehabitude multi-décennale de baobab dans la main, il y a uneamélioration notable des services publics. Au Tribunal, au serviceimmatriculateur, aux domaines, aux finances, voire même au service despasseports de la Police nationale : il y a des progrès par rapport à lasituation d’il y a 10 ans, même si tout n’est pas parfait et que lefonctionnaire corrompu n’est pas encore devenu un mythe.
Marc Ravalomanana a réussi le pari d’imposer Madagascar sur la scèneinternationale et d’en faire un pays sur lequel il fallait compter.Malgré son baragouinement de français et d’anglais, son style a séduitles investisseurs et la communauté internationale. C’est avec lui queMadagascar a pu s’enorgueillir d’accueillir pour la première fois lavisite d’un Secrétaire général de l’ONU. C’est avec lui que Madagascara été choisi pour accueillir deux Sommets internationaux (Unionafricaine et Francophonie). C’est encore lui qui a été l’instigateur duMadagascar Action Plan, qui est devenu un cadre de référence destous les partenaires économiques et financiers de Madagascar.Question : le Gouvernement de transition va-t-il maintenir ou rejeterle MAP ? S’il le maintient, cela va signifier que Marc Ravalomananan’était pas si mauvais que ça. S’il le rejette, cela va encorerallonger le temps des négociations avec les bailleurs de fonds.
On ne peut en quelques paragraphes résumer le bilan de 7 ans depouvoir. Le chiffre ne lui a pas porté bonheur. La reconnaissance deses réalisations positives ne signifie pas un aveuglement par rapport àses défauts et à ses erreurs. Le temps viendra toujours assez tôt pourvoir ce que les autres après lui ont fait (ou pas fait). Mais il estindéniable que son bilan n’a pas à rougir d’une comparaison avec lesannées Ratsiraka ou Zafy. Et ce qu’on vient de perdre est selon lespremières apparences plus important que ce qu’on a gagné avec la crise,du moins si on a gagné quelque chose... Aux Irakiens qui se plaignaientde l’insécurité, du chômage, des pénuries d’électricité, et desproblèmes issus de l’intervention américaine, l’Oncle Sam répondait :« oui, mais maintenant vous avez la liberté et la démocratie ». LeGouvernement de transition répondra-t-il également cela aux chômeursprésents et futurs à cause de la crise ?
Le pire est-il derrière nous ?
L’euphorie de l’accès du pouvoir par les TGV-istes n’habite qu’uneminorité de la population : ceux qui rejoignent le camp des grandscommis de l’Etat, ceux qui ont des comptes à régler avec MarcRavalomanana, et ceux qui reçoivent des subsides payés mano a manosur l’Avenue de l’Indépendance, avant les traditionnelles provocationspour casser les meetings des légalistes. Pour l’ancien DJ devenu Chefd’Etat a 34 ans, l’heure est encore sans doute à la fête. Mais pour lesbesogneux, les investisseurs et ceux qui essaient de gagner durementmais honnêtement leur vie, le réveil risque d’être difficile à l’heuredu bilan économique, et la gueule va rester de bois pour un certaintemps.
A ceci s’ajoute une situation politique désastreuse, marquée par deprofondes fractures dans la société malgache, dans la classe politique,dans l’armée. Même dans les familles, on s’invective entre lessupporters de TGV et les réfractaires au coup d’Etat. La guerre civilenous pend au nez, à cause d’une utilisation d’hommes de main pour lesbasses besognes, et parce qu’il y a un risque réel d’une dériveethnique du conflit politique. En effet, l’approche TGV ne reçoit pasl’adhésion de tous dans les régions, et on se souvient qu’en 1991 et2002, un mécontentement dans les villes de province contre Antananarivose traduisait en barrages économiques pour tenter d’asphyxier laCapitale, en particulier dans l’approvisionnement en carburant.
Enfin, la crise aura aussi apporté une détérioration de lamentalité, qui n’était déjà pas reluisante. L’anarchie qui s’estinstallée laissera des séquelles. Un régime qui est arrivé au pouvoirpar des moyens insurrectionnels aura du mal à imposer une discipline,au risque de voir les mécontents grossir le rang des pro-légalité. Iln’y a qu’a subir quotidiennement la dictature des marchands dans larue, qui s’approprient tout simplement des rues entières, et enchantant narquoisement « Iny lalana iny » aux automobilistes à qui ils refusent le passage.
Aux larmes, citoyens…









